La ville du quart d'heure : mirage ou réalité ?

C’était un argument de campagne de la maire de Paris, Anne Hidalgo : une ville où la proximité retrouve ses lettres de noblesse.

À l’origine de ce mouvement qui désormais a fait le tour du monde, le scientifique Carlos Moreno, spécialiste de la ville de demain et de l’urbanisme, auteur de Droit de Cité, livre paru en 2020 dans lequel il prône une “proximité heureuse” et un changement radical de nos modes de vie. Le principe est clair : à terme nous devrions pouvoir travailler, s’éduquer, se nourrir, s’épanouir, se soigner… le tout à moins d’un quart d’heure à pied ou à vélo de notre domicile.

À quoi doit ressembler la ville de demain selon vous ?

Carlos Moreno : Ce sont les villes qui rejettent le plus de CO2, qui consomment le plus d’énergie, qui créent de la valeur économique, c'est dans les villes que vivent majoritairement les hommes et les femmes. Donc ce n’est pas demain, c’est aujourd’hui qu’il faut agir, avant qu’il ne soit trop tard.

Avec la pandémie, vous avez plus de la moitié de l’humanité qui s'est trouvée sous cloche, d’une manière ou d’une autre (couvre feu, confinement, etc). La pandémie a obligé les villes à ralentir. Résultat, tout s’est écroulé. Puisque les villes n'ont pas pu fonctionner, l’économie s’est écroulée, les relations se sont écroulées… Dans la ville de demain, il faut qu’on puisse avoir une harmonie économique, écologique et sociale. Écologique, par rapport aux ressources qui sont très abîmées par notre manière de produire et de consommer. Économique, parce qu’il faut créer de la valeur tout en diminuant les inégalités. Sociale, parce qu’il y a trop de tensions sociales, trop de violence et trop d’intolérance. Il faut ce triptyque pour qu'aujourd'hui on soit en capacité d’imaginer concrètement un nouveau style de vie.

Comment faire pour y parvenir ?

Carlos Moreno : On a pendant trop longtemps travaillé sur un urbanisme qui cherchait à créer plus de mètres carrés. Nous vivons aujourd'hui dans des villes fracturées économiquement, disloquées socialement, coincées spatialement dans des modes de vie du passé et qui aujourd’hui ne sont pas durables. Pour changer cette situation, il faut changer les modes de vie. Ce n’est pas uniquement produire moins de mètres carrés ou ne faire l’usage que de l'architecture organique. Il faut carrément se demander pourquoi nous vivons de cette manière, pourquoi la mobilité génère tant de CO2. Les villes sont les principaux contributeurs de CO2 et dans les villes ce sont les transports qui en sont responsables.

Vous prônez donc une démobilité ?

Carlos Moreno : Mon analyse, c’est que notre mode de vie n’est plus durable, cela ne tiendra pas. Pourquoi doit-on se déplacer autant ? Pourquoi les gens doivent-ils se déplacer 45 min à l’aller, idem au retour, en moyenne, pour aller de leur lieu de domicile au lieu de travail ? Pourquoi doit-on aller consommer dans ces temples de la consommation que sont ces énormes centres commerciaux ? L’avenir de la ville, c’est donc une proximité heureuse.

La proximité heureuse c’est se donner les atouts pour mieux découvrir les ressources cachées que nous avons et que nous ne voyons pas. Cela veut dire mieux utiliser les mètres carrés que nous avons, leur donner plusieurs usages, sortir de ce rythme effréné qui fait que les gens n’ont jamais de temps pour eux, ne voient pas leurs enfants, ne voient pas les gens qu’ils aiment, sont toujours à la bourre. Et sortir du productivisme qui nous amène à avoir un fonctionnement qui n’est plus à la hauteur. Il faut privilégier la qualité de vie. On peut aller vers la démobilité, on peut quitter la mobilité subie pour aller vers la mobilité choisie. Pour cela il faut dé-segmenter la ville, quitter l’urbanisme du passé, celui qui a donné la voirie à la voiture, l’urbanisme du béton, il faut quitter le mode de vie du pétrole. Il faut donc produire une ville beaucoup plus cohérente donc beaucoup plus polycentrique, multi usages, multi services. La proximité pour moi est donc la mère de toutes les batailles.

En est-on encore loin ?

Carlos Moreno : Quand j’ai commencé à parler de ce nouveau paradigme, de la ville du quart d’heure, il y a six ans, on me disait que j’étais un utopiste. Aujourd'hui avec la pandémie, ce concept a fait le tour du monde ! C’est absolument incroyable, on m’appelle de partout. Je suis même invité à venir en parler à Westminster par exemple. En fait, ce concept arrive à un moment où nous n’avons plus le choix, il correspond au besoin de changement qui apparaît sous nos yeux, donc il y a une réelle prise de conscience et une sensibilité accrue sur l’urgence environnementale.

Mais cela demande d’abord une volonté politique. Il faut absolument que la gouvernance locale, ceux qui sont aux manettes des politiques urbaines ou territoriales, assument un engagement pour changer notre mode de vie. C’est le cas heureusement aujourd’hui à Paris, Bordeaux, Rennes, Nantes, Dijon, etc. On a en France quelque chose de fantastique : des maires très investis sur la question de la proximité avec leurs administrés.

Anne Hidalgo, par exemple, a fait voter, avant les vacances de Noël 2021, une résolution pour ouvrir les écoles le weekend, pour y faire autre chose que de la scolarité ou voter. C’est une grande première. Il faut en effet rapprocher les services près des citoyens. La proximité permet un habitat plus heureux, plus digne, un circuit d’approvisionnement avec des circuits courts et locaux, l’accès à l’éducation et à la culture et les loisirs. La maire de Paris a déjà lancé des décisions qui vont dans ce sens là, comme le multi usage des bâtiments, telles que les écoles. Il y a donc des choses très concrètes qui sont en train d’être faites.


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